Jeudi 19 mai 2011 – Ouest France
 

À Ouagadougou, la capitale du Burkina Faso, les emplois du nettoyage permettent aux femmes les plus pauvres de la ville de conquérir un statut social. Et une fierté.

 
C'est le petit matin sur Kwame N'Kruma, la principale avenue de Ouagadougou. Les voitures sont rares. Elles dérangent à peine une femme vêtue de vert, qui, depuis plus d'une heure, balaie la chaussée.
 
Tâche ingrate et dangereuse, mais Sawadra Abidou, la quarantaine, ne s'en plaint pas. Bien au contraire. « Avant de faire ça, je devais vendre des graviers ramassés dans la rue, car mon petit commerce ne suffisait pas à faire vivre ma famille. À force, je n'avais plus d'ongles. Je suis heureuse que cette vie soit derrière moi », rapporte la balayeuse. L'argent que lui verse la mairie ne constitue pour elle qu'un revenu d'appoint, mais Sawadra s'en réjouit : « J'ai pu mettre mes enfants à l'école pour qu'ils apprennent à lire et à compter. »
 
Ce matin-là, Sawadra et ses 2 000 collègues ont été affectées par petits groupes aux quatre coins de la ville. Elles appartiennent aux Brigades vertes, cette « armée » de blouses émeraude constituée par le maire, Simon Compaoré, pour s'attaquer à la saleté tenace de la capitale du Burkina Faso. Au départ, elles ont été traitées de « sorcières » par les Ouagalais qui ne comprenaient pas l'utilité de leur travail. Mais leurs silhouettes se sont peu à peu imposées sur les abords des voies goudronnées.
 
« Les balayeuses prennent leur service chaque lundi et jeudi, de 6 h à 13 h. Elles touchent 1 500 francs CFA par demi-journée de travail (soit environ 18 € par mois, le salaire local de base s'élevant à 45 €). Depuis le lancement de cette initiative, il y a quinze ans, les effectifs ont été multipliés par cent », se satisfait Sidi Mahamadou Cissé, le directeur de la propreté.
 
Sur l'avenue Kwame N'Kruma, la circulation est devenue plus dense. Les gaz d'échappement se mêlent à la poussière blanche portée par les vents du désert. La mère de famille n'y prend pas garde. Elle s'applique dans sa mission car elle sait que la municipalité reste très vigilante sur la qualité du travail de ses balayeuses. Et pour cause : c'est l'image de la ville qui est en jeu.
 
Après avoir remporté trois concours internationaux de propreté, Ouagadougou, 1,5 million d'habitants en 2006, est aujourd'hui considéré comme la ville la plus propre d'Afrique.
 
« Gagner un peu de liberté »
 
La discipline régnant dans chaque brigade est quasi militaire. Chaque fait et geste des Blouses vertes est scruté, noté. Ce compte rendu remonte ensuite aux services municipaux, qui jugent les fautes et évaluent les éventuelles sanctions. Elles peuvent aller jusqu'à la retenue sur salaire, voire l'exclusion. « Des femmes ont été punies car elles préféraient utiliser la balayette africaine traditionnelle plutôt que le balai, plus approprié au nettoyage des voies de circulation », affirme Dieudonné Kaboré, agent de contrôle.
 
Le respect des règles est important, car il permet de décrocher des promotions : « Les plus méritantes d'entre nous sont parfois nommées à la décharge, explique Sawadra. Là-bas, on travaille cinq à six jours par semaine pour recycler les déchets plastiques. » Un métier plus respectable et moins précaire.
 
Depuis le centre-ville, gagner la décharge prend une vingtaine de minutes en cyclo. C'est là que se rend chaque matin Marguerite Kaboré, devenue, il y a six ans, responsable de l'unité de retraitement des déchets plastiques, composée de trente anciennes balayeuses. Belle femme au regard déterminé, Marguerite a peu à peu retrouvé de l'assurance. Elle plaisante facilement et explique le rôle de son équipe : « Nous réceptionnons chaque mois 4 à 5 tonnes de plastique rapportées par les transporteurs agréés et par les chiffonniers que nous rémunérons entre 25 et 100 francs le kilo. »
 
Bouteilles, sachets, bidons et PVC sont ensuite triés par couleur, lavés, puis transformés en granulés revendus en bout de chaîne aux entreprises. « Cette nouvelle matière plastique servira à la production de kits scolaires, de pavements et de tubes pour l'industrie », énumère Marguerite, fière de participer à l'amélioration du cadre de vie commun.
 
L'an dernier, les anciennes balayeuses ont réalisé un chiffre d'affaires de 15 millions de francs CFA, soit 23 000 €, au profit de la mairie. Un résultat qui devrait logiquement progresser, tout comme la taille de l'unité de retraitement : la production de déchets de la capitale ne cesse d'augmenter du fait de la hausse de la population. Une perspective qui comble déjà Marguerite : « Au Burkina, il n'est pas évident pour une fille de faire des études et nous dépendons souvent de nos maris. Pour moi, comme pour les autres, ce travail c'est aussi une chance de gagner un peu de liberté. » Sur l'avenue Kwame N'Kruma, Sawadra, balai à la main, se dit qu'un jour, peut-être, elle aussi en profitera.
 
Texte et photos: Sébastien TRANCHANTet Tiphaine RÉTO.

 

Elles font de Ouaga la ville la plus propre d'Afrique