Burkina Faso: le président Compaoré contesté

 
Par LEXPRESS.fr avec AFP, publié le 15/04/2011 à 14:00
 

Le chef de l'Etat Blaise Compaoré est confronté à une mutinerie de sa garde présidentielle, à un mouvement étudiant, et à un mécontentement des magistrats et des détenus. Retour sur plusieurs semaines d'agitation.

 
Les agitations qui secouent le Burkina Faso constituent l'une des plus graves crises qu'ait connue le régime du président Compaoré, un ancien militaire arrivé au pouvoir il y a 24 ans à la faveur d'un coup d'Etat contre son ancien compagnon Thomas Sankara, figure emblématique de l'émancipation africaine. A y regarder de plus près, ces mouvements de contestation sont tous liés les uns aux autres. 
 
Grogne des militaires que tente de calmer le président...
 

Repères

 
Dans la nuit du 22 au 23 mars, dans capitale à Ouagadougou, des militaires étaient sortis de leurs casernes, avaient tiré en l'air dans les rues et pillé des boutiques en réaction à la condamnation de cinq des leurs dans une affaire de moeurs et de viol. Le 24 mars, ils étaient libérés par les autorités. 
 
Le 28 mars, les villes de Koupéla, Tenkodogo, et à nouveau Ouagadougou étaient touchées par la grogne des militaires. Dans la capitale, des militaires appartenant au 32e régiment d'infanterie commando (RIC) étaient allés libérer à la prison civile un autre soldat, enfermé pour le viol d'une jeune fille, selon une source proche du gouvernorat de la région de l'Est. Dans la nuit, le maire de Ouagadougou et numéro 3 du parti présidentiel du Burkina, Simon Compaoré, était blessé.  
 
Après ces incidents, le président Compaoré a rencontré, le 31 mars, toutes les composantes de l'armée, des simples soldats aux généraux. Outre la contestation du jugement de six de leurs camarades, les soldats burkinabés protestaient contre leurs mauvaises "conditions de vie", ou encore "des problèmes avec la hiérarchie". "Le président a promis de prendre en compte toutes nos préoccupations. On s'est compris avec le président", affirmait un soldat, qui promettait qu'il n'y aurait "plus de tirs contre la population qui peut être tranquille". Le chef de l'Etat a annoncé la fin de la crise à l'issue de ces rencontres.  
 
...mais qui reprend ce jeudi
 
Pourtant, le chef de l'opposition, Bénéwendé Stanislas Sankara, a demandé, ce même 31 mars, que soit constatée "la vacance" du pouvoir et que le chef de l'Etat, en tant que chef suprême des armées, soit démis de ses fonctions. Ce jeudi soir, une nouvelle mutinerie a éclaté à Ouagadougou, dans l'enceinte de la présidence, gagnant la garde du chef de l'Etat, et s'étendant vendredi à trois camps militaires, celui de Guillaume Ouédraogo, de Sangoulé Lamizana, et au camp dit "11-78".  
 
Des coups de feu ont été entendus. Le domicile du général Dominique Diendiéré, chef d'état-major particulier du président Blaise Compaoré, qui se trouve dans une caserne à 3 km de celle du régiment présidentiel, a été totalement incendiée lors de ces heurts.  
 
Des discussions étaient pourtant en cours entre la hiérarchie et les mutins. Selon un officier de ce régiment présidentiel ayant requis l'anonymat, il s'agit d'un mouvement de colère de militaires pour protester désormais contre le non-versement d'une indemnité de logement et alimentaire qui leur avait été promise. Le chef de l'Etat a donc préféré quitter ce vendredi matin la capitale pour fuir les violences... avant de revenir quelques heures plus tard. 
 
Les magistrats mécontents de l'impunité des militaires
 
Parrallèlement, les professionnels de la justice ont suspendu depuis le 23 mars leurs activités, pour exiger la réincarcération de cinq militaires condamnés pour des affaires de moeurs et de viol, et libérés par les autorités.  
 
En guise de réponse à la demande des magistrats, une roquette a été tirée le 29 mars par des militaires sur le palais de justice de la ville de Fada N'Gourma, dans l'est du pays. Et l'appareil judiciaire burkinabé exige désormais une meilleure sécurité et la restauration du palais de justice de Fada N'Gourma, ainsi que celui de Ouagadougou, également saccagé. 
 
L'attitude des magistrats entraîne la colère des détenus
 
Un détenu a été tué et plusieurs autres blessés, le 1er avril, lors d'une tentative de mutinerie à la prison civile de Bobo Dioulasso, dans le sud-ouest du Burkina Faso. Pour les repousser, les gardes ont fait usage de leurs armes à feu, selon Pascal Temaï Benon, gouverneur de la région de Bobo Dioulasso.  
 
Ce dernier a précisé que les prisonniers réclamaient "la reprise des activités de justice [suspendu depuis le 23 mars, voir ci-dessus] pour statuer sur leurs cas." Par leur action, les prisonniers de Bobo Dioulasso entendaient également protester contre la surpopulation carcérale, et "la lourdeur des peines liées à l'application de la loi sur le grand banditisme" adoptée en 2010, selon le gouverneur. La maison d'arrêt de Bobo Dioulasso a été construite pour 150 prisonniers et en accueillait environ 600 fin 2010.  
 
Seul mouvement isolé: celui des étudiants
 
Des manifestations étudiantes sont organisées, depuis le 22 février, pour dénoncer la mort de six personnes lors d'une marche fin février dans la région du Centre-Ouest. A l'origine, les étudiants demandaient le "respect des franchises scolaires et universitaires" et "exigeaient" le "départ" des forces de police qui stationnent sur les campus. 
 
Malgré des mesures prises par le gouvernement pour ramener le calme, les violences se sont étendues à travers le pays. Le 9 mars, le gouvernement a ordonné pour la deuxième fois en dix jours la fermeture des établissements scolaires "jusqu'à nouvel ordre". Nouvelle déclaration de Blaise Compaoré le 10 mars: "En cassant on ne peut pas faire durer le progrès dans notre pays." 
 
Cette réponse n'a pas contenté les étudiants. Le 12 mars, des heurts ont opposé des manifestants de l'Université de Ouagadougou aux forces de l'ordre, après l'échec d'une nouvelle marche "pacifique" pour réclamer justice pour leurs camarades tués. Bilan: neuf blessés et cinq interpellations. Depuis, la contestation continue: des lycéens de Tenkodogo, ville située à près de 200 km au sud-est de Ouagadougou, ont manifesté le 31 mars, en soutien aux étudiants. Et il y a une semaine, des dizaines de milliers de personnes ont manifesté dans la capitale et dans plusieurs villes de l'intérieur du pays contre le régime de Compaoré.